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Bestiaire : faire entrer le vivant dans l’atelier

  • 2 août
  • 5 min de lecture
Affiche de la collection Bestiaire, broches émaillées représentant des animaux menacés, créations artisanales Émaux Émoi.

Il y a des collections qui commencent par une couleur, une matière ou une forme.


Le Bestiaire, lui, est né d’une colère.


Une colère très concrète, née après avoir signé une pétition contre le classement de certains animaux parmi les espèces dites « susceptibles d’occasionner des dégâts ».


Derrière cette expression administrative, lisse et presque anodine, se trouvent pourtant des êtres vivants bien réels : renards, martres, fouines, belettes, corvidés… Des habitants de nos campagnes, de nos forêts, de nos haies et de nos villages, que l’on continue de piéger ou de tuer parce qu’ils dérangent nos usages ou occupent simplement un territoire que nous voudrions sans partage.


Cette pétition ne m’a pas seulement fait réfléchir. Elle m’a mise en colère.


En colère contre cette manière de décider qu’un animal devient indésirable dès lors qu’il gêne nos intérêts.


En colère contre les mots qui rendent la violence plus propre, plus acceptable, presque invisible.


En colère aussi contre cette hiérarchie que nous établissons entre les espèces : celles que l’on admire de loin, et celles que l’on malmène parce qu’elles vivent trop près de nous.


Alors je me suis demandé ce que je pouvais faire, moi, à ma mesure, avec les moyens qui sont les miens.


Mon langage, c’est le cuivre, l’émail, la couleur et le feu.


J’ai donc choisi de transformer cette colère en formes. De faire entrer ces animaux dans l’atelier, de leur donner une silhouette, un nom, une présence.


Le Bestiaire est une réponse artistique à une colère politique, écologique et sociétale.



Dessins préparatoires de plusieurs animaux du Bestiaire, dont un rhinocéros noir, un pangolin, un lion, une tortue marine et un lamantin.
Les premières silhouettes du Bestiaire : chercher le caractère de chaque animal avec quelques lignes seulement.

Dix-huit animaux pour raconter une même fragilité


La collection comptera dix-huit animaux.


Certains vivent en Afrique, en Asie, dans les régions polaires ou au fond des océans. D’autres habitent nos forêts, nos prairies et nos campagnes.


Ils n’ont ni la même taille, ni le même territoire, ni les mêmes menaces. Mais tous racontent quelque chose de notre rapport au vivant.


Le Bestiaire ne cherche pas à dresser un catalogue scientifique exhaustif. Il compose plutôt une assemblée : un rhinocéros y côtoie une baleine, un pangolin, un renard, un blaireau ou une chouette.


Une drôle de ménagerie, certes, mais une ménagerie qui pose une question simple :


quelle place sommes-nous encore prêts à laisser aux autres espèces ?


Chaque animal porte un nom choisi en lien avec son territoire d’origine. Une manière de ne pas le réduire à une silhouette ou à une espèce, mais de lui rendre une présence presque individuelle.


Le premier à sortir de l’atelier s’appelle Amani.


Amani, broche rhinocéros noir en cuivre recyclé émaillé, façonnée à la main dans l’atelier Émaux Émoi.
Amani, rhinocéros noir d’Afrique de l’Est, premier prototype achevé du Bestiaire.

Amani, le rhinocéros noir

Amani est un rhinocéros noir d’Afrique de l’Est.

Son nom vient du kiswahili et signifie paix, mais aussi calme, sérénité et harmonie.


Un nom d’une douceur presque désarmante pour un animal massif, cuirassé, surmonté de deux cornes qui ont fait de lui la cible d’un braconnage féroce.


Amani porte un nom de paix et deux cornes qui n’ont jamais demandé la guerre.


Sous son épaisse armure se cache un marcheur discret, qui connaît le goût des feuilles, la fraîcheur de la boue et les chemins secrets de la savane.

Il avance sans bruit, massif et vulnérable, comme un fragment de monde ancien que nous aurions encore le temps de protéger.


Amani ouvre aujourd’hui le cortège du Bestiaire.

Mais avant de devenir une broche, il lui a fallu passer par de nombreuses étapes.



Gabarit en papier d’un rhinocéros posé devant plusieurs silhouettes découpées à la main dans une plaque de cuivre recyclé.
Du dessin au cuivre : la silhouette est reportée puis découpée une à une dans le métal.

Du dessin au cuivre


Chaque animal commence par un dessin.

Il faut simplifier sa silhouette sans la trahir, trouver les quelques lignes qui suffiront à le reconnaître, conserver son caractère tout en tenant compte des contraintes du métal et de l’émaillage.


Le dessin devient ensuite un gabarit, puis une forme découpée à la main dans une plaque de cuivre issue du recyclage.


La découpe se fait lentement, à la scie bocfil. Les contours sont repris, limés, ajustés. Le métal est nettoyé, préparé, puis recouvert d’émail en poudre avant de passer au four.


Chaque cuisson transforme la matière.

Les couleurs fondent, se vitrifiant à la surface du cuivre. Certaines se révèlent exactement comme prévu. D’autres décident de suivre leur propre chemin — l’émail aime parfois rappeler qu’il travaille lui aussi dans l’atelier.


Les lignes et les reliefs apparaissent progressivement grâce aux cloisonnés de cuivre posés sur l’émail, puis fixés au fil des cuissons.


Le prototype n’est donc pas seulement un premier exemplaire. Il est une étape de recherche complète : il permet de tester une forme, une couleur, une construction et une manière de porter l’animal.


Découpe manuelle d’une silhouette animale dans une plaque de cuivre à l’aide d’une scie bocfil dans l’atelier.
La découpe à la scie bocfil demande patience, précision… et une certaine diplomatie avec le cuivre.

Dix-huit morphologies, dix-huit problèmes à résoudre


La première étape du Bestiaire est aujourd’hui en cours : celle du prototypage.


Pour chacun des dix-huit animaux, il faut trouver la bonne taille, les bons équilibres et les bons reliefs. Il faut aussi concevoir un système d’accroche adapté à sa morphologie.

Car un rhinocéros ne s’accroche pas tout à fait comme une baleine, une chouette ou un pangolin.


Le système de broche est donc lui aussi pensé et façonné à l’atelier. Son emplacement doit permettre à l’animal de rester stable sur le vêtement, sans piquer du nez, tourner sur lui-même ou partir explorer la doublure d’un manteau.


Cette partie du travail est moins visible que la couleur ou l’émail, mais elle est essentielle. Une broche n’est pas seulement une petite sculpture : elle doit aussi pouvoir être portée et accompagner les mouvements du corps.


Chaque prototype est ainsi une succession d’essais, d’ajustements et parfois de détours imprévus.


Pose de fils de cuivre cloisonnés sur le corps émaillé d’Amani afin de dessiner les volumes et les détails du rhinocéros.
Pose des cloisonnés en cuivre qui dessinent les volumes et les détails d’Amani avant les cuissons suivantes.

Porter un animal comme un talisman

Le Bestiaire est une collection de broches, mais il ne s’agit pas seulement de bijoux animaliers.


Ces animaux sont pensés comme de petits talismans.


Des présences à porter sur une veste, un manteau ou un sac. Des fragments de vivant qui voyagent avec nous et rappellent, sans grands discours, que nous ne sommes pas seuls à habiter le monde.


Porter une baleine, un rhinocéros ou un renard ne sauvera évidemment pas une espèce.

Mais cela peut susciter une question, une conversation ou un regard différent. Cela peut rendre visible un animal que l’on ne voyait plus. Cela peut aussi rappeler que derrière les chiffres de l’extinction se trouvent des êtres vivants, des territoires et des équilibres entiers.


À l’issue du prototypage, chaque modèle sera proposé en toute petite série ou pourra être réalisé sur commande à l’atelier.


Chaque broche restera façonnée une à une. Les couleurs, les traces de cuisson et les détails pourront légèrement varier : aucun animal ne sortira tout à fait identique au précédent.


Et parce que cette collection ne souhaite pas seulement parler de la protection du vivant, 10 € sur la vente de chaque broche seront reversés à une association engagée dans la défense de la faune sauvage.


Broche Amani, rhinocéros noir en cuivre émaillé, portée sur une veste en jean pour montrer son format et son système d’accroche.
Une fois porté, Amani quitte la table de l’atelier pour commencer sa propre histoire.

Le premier d’une longue marche


Amani est le premier animal du Bestiaire à avoir trouvé sa forme définitive.


Derrière lui, dix-sept silhouettes attendent encore leur tour : certaines sont déjà découpées, d’autres prennent couleur, d’autres encore ne sont pour le moment que des dessins posés sur la table de l’atelier.


Peu à peu, la ménagerie s’éveille.



Silhouette d’un animal du Bestiaire photographiée sous l’arcade à la sortie de l’atelier, dans la lumière dorée du soir.
À la sortie de l’atelier, hier soir. Le Bestiaire commence à prendre le chemin du dehors.

Il y aura des animaux majestueux, des animaux minuscules, des voyageurs des océans et des habitants de nos sous-bois.


Tous différents.


Tous reliés par une même fragilité.


Et peut-être par cette idée simple : ce que nous choisissons de regarder avec attention devient déjà un peu plus difficile à faire disparaître.




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Isabelle Perrod
Isabelle Perrod
04 août
Noté 5 étoiles sur 5.

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